Les massages aident les prématurés à se développer

May 6, 2014

 01/06/2011 par Fleur Lejeune et Edouard Gentaz dans mensuel n°453 à la page 56 (1426 mots) |Cognition

 

Les enfants prématurés souffrent davantage de troubles cognitifs que les enfants nés à terme.

Comment favoriser leur développement cérébral ? En sollicitant leur sens du toucher, le plus mature à la naissance.

Chaque année en France, plus de 10 000 enfants naissent grands prématurés, c'est-à-dire avant la fin du septième mois de grossesse.

 

De telles naissances ne vont pas sans risque. Ainsi, près de 40 % des grands prématurés nés en 1997 présentent un trouble moteur, un trouble sensoriel ou un retard intellectuel à l'âge de 5 ans, selon l'étude de suivi Epipage 1 menée par l'Inserm [1] . Une étude plus récente a montré que les prématurés « modérés », ceux qui sont nés entre la fin du septième mois et le début du huitième mois de grossesse, peuvent eux aussi connaître des problèmes de développement cérébral : ils présentent davantage de troubles de l'attention visuelle et de troubles cognitifs à moyen et long terme que les enfants nés à terme [2] .

 

Comment améliorer cette situation ? Depuis quelques années, certains services de néonatalogie expérimentent des soins médicaux prenant mieux en compte le ressenti sensoriel de ces nouveau-nés. Et notamment une méthode fondée sur le toucher : la thérapie par le massage. Elle permet d'améliorer l'état de santé général du bébé et accélère son développement cérébral. Au cours des cinquante dernières années, de grands progrès ont été réalisés dans la prise en charge des bébés prématurés.

Avant 1970, 80 % des enfants pesant moins de 1 200 grammes à la naissance mouraient. À partir des années 1980, la situation s'est inversée, et depuis de plus en plus de prématurés survivent. Pour autant, ils restent des bébés fragiles. Leurs organes sont immatures, en particulier leur cerveau. Ce dernier continue à se développer hors du ventre de la mère, ce qui peut entraîner certaines anomalies.

Ainsi, 5 % des grands prématurés sont atteints d'un handicap neurologique sévère, qu'il s'agisse d'une paralysie cérébrale, d'un retard mental important ou d'un déficit auditif ou visuel grave, contre 1 % des enfants nés à terme ; 9 % souffrent d'un handicap modéré et 25 % d'un handicap mineur.

Ces troubles ont des causes diverses. Ils peuvent provenir par exemple de lésions cérébrales causées par des infections, auxquelles les prématurés sont très vulnérables, ou d'un manque d'oxygène. Mais de plus en plus de pédiatres pensent que l'environnement sensoriel de la maternité joue aussi un rôle. Lorsqu'il arrive dans le service de néonatalogie, le prématuré est en effet confronté de manière brusque et précoce à de nombreuses stimulations, qu'il peut ressentir comme des agressions. Outre la lumière et le bruit, il est exposé à des stimulations tactiles répétitives : changes, toilettes, pansements, perfusions, ou encore sondes alimentaires. Cet environnement contraste fortement avec le milieu aquatique et protégé qu'il connaissait jusqu'alors. Dans le ventre de sa mère, les bruits étaient assourdis, la lumière fortement atténuée, et les stimulations tactiles douces et très limitées. Or les nouvelles stimulations auxquelles le prématuré est exposé, liées aux soins, interviennent dans une phase sensible de son développement cérébral, d'où l'hypothèse qu'elles pourraient le perturber.

Elles génèrent aussi un stress important qui peut se manifester par une accélération du rythme cardiaque, des hoquets, ou encore des détresses respiratoires. L'une des sources de perturbations et de stress les plus importantes est probablement les stimulations tactiles.

En effet, le toucher est le premier sens à se développer in utero, et il est de ce fait le plus mature à la naissance, même prématurée : les enfants nés deux mois avant le terme sont déjà capables de distinguer par le toucher deux objets de formes différentes lire « Même prématurés, les bébés voient avec leurs mains », p. 58. Thérapie Toute stimulation tactile n'est cependant pas nocive pour le bébé. Des pratiques de médecine traditionnelle suggèrent même que des stimulations tactiles douces, tels les massages, peuvent avoir un effet bénéfique.

En effet, dans de nombreux pays - par exemple le Nigeria, l'Inde, la Nouvelle-Guinée, le Venezuela ou encore la Russie -, les mères prodiguent des massages à leur bébé après le bain ou avant le coucher afin de le déstresser et d'améliorer son sommeil. Partant de ce constat, des pédiatres américains ont eu l'idée d'améliorer le ressenti sensoriel des prématurés par des massages corporels. Ainsi, au début des années 1980, une équipe dirigée par Tiffany Field, de l'université de Miami, a mis au point une méthode adaptée à ces bébés. Les massages sont prodigués au prématuré trois fois par jour pendant sept à dix jours après la naissance. Chaque séance dure en moyenne 15 minutes, et est divisée en deux phases. La première dure dix minutes : l'enfant est couché sur le ventre, et le masseur exerce des pressions modérées sur l'ensemble du corps. Pendant la seconde phase, l'enfant est couché sur le dos, et le masseur effectue des flexions et des extensions des membres. Ces massages ne doivent pas être pratiqués à n'importe quel moment : il faut s'assurer que le bébé n'est pas fatigué ou agité mais détendu et prêt à interagir, afin de ne pas créer chez lui un stress supplémentaire. Dès le milieu des années 1980, Tiffany Field et ses collègues ont montré que cette thérapie améliorait l'état de santé général des prématurés dès la période néonatale, c'est-à-dire dans les 40 jours qui suivent la naissance [3] . En 2010, ces pédiatres ont réalisé la synthèse des études qu'ils avaient menées pendant plus de vingt ans. Leur analyse montre que les prématurés ayant bénéficié de massages pendant cinq à quinze jours ont une prise de poids plus importante - entre 21 % et 48 % - et restent en moyenne trois à six jours de moins en service de néonatologie [4] . En outre, ils présentent moins de complications postnatales. Ces effets bénéfiques ont été confirmés par les travaux de plusieurs équipes dans le monde, par exemple en Inde et en Chine [5] . En 2007, Tiffany Field et ses collègues ont également prouvé que leur méthode réduisait le stress des bébés [6] . Ces massages ont-ils un effet sur le développement cérébral ? Oui, selon une étude italienne publiée en 2009 [7] . Pour le montrer, Andrea Guzzetta et ses collègues ont réalisé un électroencéphalogramme chez 10 enfants prématurés ayant bénéficié de massages et 10 enfants prématurés contrôles. L'examen a été pratiqué une semaine après la naissance avant le début de la thérapie puis quatre semaines après la naissance. Les pédiatres ont également testé les facultés visuelles des bébés et procédé à une analyse de sang pour doser certains constituants tels que le facteur de croissance IGF-1 impliqué dans le développement cérébral. Les résultats ont révélé une meilleure maturation du cerveau, en particulier une accélération de l'acuité visuelle, chez les enfants qui avaient suivi la thérapie. Ces derniers avaient également des taux d'IGF-1 plus élevés que les bébés contrôles.

 

Les massages auraient donc bien une influence positive sur la maturation cérébrale, et notamment sur le développement de la vision. Au-delà de 2 ans Reste à savoir si les effets de cette thérapie perdurent au-delà des premières semaines de vie. Pour le moment, on dispose de peu de données sur ce sujet. Néanmoins, une étude très récente suggère que les massages auraient un impact positif jusqu'à l'âge de 2 ans au moins. Renato Procianoy et ses collègues, de l'université de Porto Alegre, au Brésil, ont comparé le niveau de développement de 73 enfants nés prématurément à l'âge de 2 ans [8] .

Parmi eux, 38 avaient bénéficié de massages prodigués par leurs mères pendant la période néonatale, les autres non. Les pédiatres ont constaté chez les premiers des résultats psychomoteurs légèrement meilleurs et un niveau de développement cognitif sensiblement plus élevé. Des massages effectués par la mère pendant l'hospitalisation, sur les conseils d'un masseur professionnel, améliorent donc le devenir neurodéveloppemental de l'enfant à moyen terme. L'équipe de Renato Procianoy suggère que le développement neurocognitif pourrait être encore meilleur si les interventions tactiles continuaient après l'hospitalisation. Aujourd'hui, 38 % des services de néonatalogie américains ont intégré les massages dans leur prise en charge des prématurés. En France, certains psychomotriciens ou kinésithérapeutes qui interviennent en maternité prodiguent ces massages, mais on ne dispose d'aucune statistique sur le sujet. Outre la thérapie mise au point par l'équipe de Tiffany Field, d'autres techniques se développent dans le monde, notamment la méthode Yakson en Corée et la méthode Gentle Human Touch aux États-Unis, toutes deux fondées sur des stimulations tactiles douces.

 

On ne sait pas encore si ces différentes thérapies peuvent avoir un effet sur le développement tardif de l'enfant jusqu'à l'adolescence. C'est précisément dans cette direction que devraient désormais se porter les recherches afin de mieux évaluer l'efficacité globale de ces soins sur le devenir des prématurés.

 

Par Fleur Lejeune et Edouard Gentaz

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